Choi_jinsilLe décès de l’actrice Choi Jin-sil le 2 octobre dernier a plongé les coréens dans la stupeur et mit en exergue un phénomène qui prend en Corée des proportions terrifiantes : le cyber-harcèlement. Cas d’école : l’infortunée Dog Poop Girl (개똥녀) qui, sans aller jusqu’au suicide (bien qu’elle l’envisagea un temps), fut néanmoins victime d’un cyber-lynchage sans précédent. Qu’avait-elle donc fait pour mériter cela ? L’incident remonte à 2005. Dans une rame de métro à Séoul, son chien a la mauvaise idée de faire soudain ses besoins par terre. Les passagers l’invitent à nettoyer, ce qu’elle refuse de faire. On lui offre même un mouchoir qu’elle utilise pour essuyer le petit derrière de son toutou, ignorant les requêtes indignées des témoins de la scène. Malheureusement pour elle, une photo est prise à son insu. En l’espace de quelques heures, le cliché fait le tour du web coréen et il suffira de quelques jours pour que l’identité de la jeune fille soit dévoilée. Les internautes se lâchent. On ne peut qu’imaginer l’enfer qu’elle vécu pendant les semaines qui suivirent ce qui au départ ne devait être qu’un fait divers parmi d’autres et qui devint scandale par le biais d’Internet. Elle ira d’ailleurs jusqu’à abandonner ses études car on l’a reconnaissait sur le campus.

Le scandale qui éclata à propos de Choi Jin-sil fut d’une toute autre nature. L’affaire remonte à plusieurs semaines, lorsque l’acteur Ahn Jae-hwan fut retrouvé mort dans sa voiture. L’enquête conclut au suicide par empoisonnement au monoxyde de carbone. Jeune mariée d’à peine quelques mois, sa femme, la comédienne Jeong Seon-hee est dévastée. Choi Jin-sil, une proche amie, partage sa peine. Et puis soudain, les médias se font l’écho des problèmes financiers de Ahn, qui l’aurait conduit à commettre cet acte malheureux. Des rumeurs commencent à circuler sur le net, accusant Choi d’avoir elle-même prêté de l’argent à l’acteur. Sans même l’ombre d’une preuve, la communauté des internautes se met en une campagne contre l’actrice qui, au bout de plusieurs semaines très éprouvantes, que l’on suppose faites de nombreuses nuits blanches, ne trouva d’autre moyen pour faire cesser ce harcèlement que de s’ôter la vie.

Choi Jin-sil était une véritable de star du petit écran (où elle apparaissait régulièrement dans des spots publicitaires), même si sa carrière compte également de nombreux long-métrages. On la savait talentueuse mais c’est dans la série My Rosy Life (2005) qu’elle émeut la Corée entière, avec un rôle tragique et une performance sans fausse note. Pourtant, sa vie fut loin d'être rose, au contraire. Pas de cuillère en argent dans sa bouche à la naissance. La famille est pauvre et Choi rêve de devenir star pour échapper à cette vie de misère et de privations. Côté cœur, elle épousera Jo Seong-min, sans doute le plus populaire joueur de baseball de l’époque, une union que les médias qualifient de « mariage du siècle » tant ces deux-là semblaient tout avoir pour être heureux. Mais le mariage ne dure pas. Enceinte de 8 mois de son deuxième enfant, Choi se retrouve à l’hôpital, couverte de bleues, après avoir, dit-on, fait part à son mari de ses soupçons sur une éventuelle liaison qu’il entretiendrait (soupçons qui furent confirmés par la suite.) Quelques mois après le divorce, Jo se remariait, causant un tollé général. Depuis, Choi, qui obtint la garde des deux enfants, se concentrait sur sa carrière.

En réaction contre les causes de son décès, le gouvernement coréen semble vouloir mettre en place un moyen de contrôler les messages publiés sur Internet par ses utilisateurs. Ce projet est-il réaliste ? Et surtout, ne va-t-il pas à l’encontre du principe démocratique selon lequel tout le monde a le droit de s’exprimer librement ?

L’une des premières conséquences de cette veille zélée : une critique dans un reportage télévisé des « cyber-cafés » destinés à recueillir les commentaires acerbes, violents ou menaçants d’élèves (anonymes) qui ont une dent contre l’un (ou plusieurs) de leurs professeurs, avec parfois photo à l’appui (prise bien entendu à l’insu de l’intéressé par l’intermédiaire d’un téléphone portable discret.) Les professeurs se montrèrent pour le moins choqués et inquiets de lire des accusations qu’ils considéraient sans fondement.

Alors, liberté du verbe, oui, mais à quel prix ? Phobie, dépression, suicide… ce sont là des souffrances bien réelles que certains « martyres » se voient obligés d’endurer pour que le reste d’entre nous puissions continuer à profiter d’une plume affranchie de toute censure certes, mais parfois aussi dénuée de bon sens et de réflexion. Et si la liberté d’expression était un peu comme l’eau ? Le fait qu’elle soit courante nous donne-t-il le droit d’en user sans réserve ?