Visite et aperçu littéraire proposés par Patrick Maurus

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Comme pour nombre d’ouvrages ayant trait à Séoul, on s’attend à trouver dans celui-ci—publié il y plus de dix ans—des informations périmées. Ô surprise, ce n’est pas (entièrement) le cas. Il est vrai cela dit que Maurus a fait le choix, dans son introduction, d’une approche historique de la ville, explicitant les principes géomantiques (et les divinations) justifiant la décision de fonder la nouvelle capitale du royaume de la dynastie Yi-Choson à cet endroit précis—principes qui, jusqu’à ce jour et au vue du « succès » de Séoul, semblent avoir réussi à prouver leur validité. S’ensuit une visite guidée des différents quartiers de la ville, visite qui bien entendu ne pourra pas être reproduite à l’identique partout, suite aux chantiers monumentaux qui ont fait (et continuent à faire) évoluer le paysage urbain.

La sélection de textes choisis d’auteurs coréens a le mérite de traiter d’aspect sociaux encore d’actualité (comme l’illustre « Une société qui pousse à boire », texte de 1921 (!), ou encore « L’éclat de rire » qui date de 1977 et dans lequel la description de cette « folie de la concurrence » est loin d’être désuète).

Passons aux critiques. Publié en 2002, on peut se demander pourquoi l’on n’y a pas fait usage de la romanisation révisée du coréen, promulguée en 2000, bien plus lisible que celle de McCune-Reischauer (grâce notamment à l’abandon de signes diacritiques). D’autre part, tous les auteurs sélectionnés sont publiés chez Actes Sud. Cet ouvrage serait-il donc un catalogue déguisé ? (Certes, il y a l’argument ‘droits d’auteurs’ qui justifie le choix de cette facilité. Mais tout de même.)

Enfin, un dernier commentaire (mais pas des moindres) sur la traduction cette fois-ci. Je me demande bien souvent pourquoi la lecture de romans coréens en français m’est si ardue. (Les auteurs coréens auraient-ils un style auquel je suis allergique ?) Il me semble avoir trouvé un début de réponse, et elle concerne la traduction.  Prenons pour exemple la phrase suivante, tiré d’un texte de Cho Sehui intitulé « L’usine des espoirs de l’homme de l’appartement 503 » :

Ses enfants se nourrissent bien et s’amusent bien. (p. 124)

Quand j’ai lu cette phrase la première fois, j’ai fait « Hein[i] ?! » D’ailleurs aujourd’hui encore, je ne la digère toujours pas. Je n’ai pas le texte original sous les yeux, mais je me doute que l’on a ici cherché à traduire une tournure qui s’apparente à l’expression coréenne « 밥 잘먹는 아이» qui signifie littéralement « enfant qui mange bien ». Or le sens véritable de cette locution concerne la santé de l’enfant, et non à proprement parlé la quantité de riz qu’il engloutit à chaque repas. En effet, en Corée, on vit selon l’équation bon appétit = bonne santé. J’aurais donc tout naturellement traduit par « Ses enfants sont bien portants. » (Je ne suis pas non plus très fan de « s’amusent bien » qui fait penser au coréen « 잘노는 아이 » - littéralement « enfant qui joue bien ». Pour moi, c’est un tout : des enfants qui mangent bien et qui jouent bien sont des enfants bien portants.)

L’expression française « se nourrir » sous-entend que les enfants en question subviendraient eux-mêmes à leur besoin de nourriture, ce qui bien entendu n’est pas du tout ce qu’il faut comprendre dans le cas présent. (Dans le même paragraphe, on apprend que le père « gagne beaucoup d’argent ».)

J’en vois déjà certains brandir la notion de fidélité et crier à la trahison du texte coréen. Pour justifier ma proposition, je vais donc citer Jean-Noël Juttet, réviseur :

(...) cette fidélité-là ne doit pas être une fidélité à la lettre, mais au sens, la traduction n’étant pas un exercice qui porte sur la langue, mais sur le discours, pas sur les mots mais sur le vouloir-dire. [ii]

Il n’hésite pas non plus à reconnaitre l’exigence d’une « fidélité à la langue d’arrivée » ainsi que d’une « fidélité au lecteur » et admet que « le respect scrupuleux des usages du français est ce qui fait défaut à certaines traductions qui ont été publiées en France. » La voilà, la véritable trahison. Une mauvaise traduction cause à l’auteur un préjudice tel qu’il devient, il faut le reconnaitre, le plus à plaindre dans l’histoire. (Nous autres lecteurs, avons toujours la possibilité de refermer le livre et de passer à autre chose.)

Cela dit, ne refermez-pas Passeport si vite ! Comme je l’ai dit plus haut, le choix des extraits se révèle malgré tout pertinent. Alors bonne lecture !



[i] Non, en fait, j’ai fait un bruit bizarre impossible à transcrire, même à l’aide d’onomatopées.

[ii]  한국 문학의 외국어 번역, Séoul, Minumsa, 1997, p. 47.

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