Il était une fois un jeune bûcheron qui vivait dans la montagne avec sa vieille mère. Ils n’étaient pas riches mais se contentaient de leurs maigres ressources. La seule chose qui manquait au bonheur du bûcheron était une épouse aimante qui aurait pu lui donner de beaux enfants.

– Cela ferait tellement plaisir à ma mère, songea-t-il un jour, alors qu’il se reposait sur un tronc abattu. Soudain, un cerf[i] blessé au flanc jaillit d’un proche fourré :

–  Je suis poursuivi par un chasseur. Jeune bûcheron, peux-tu m’aider ?

N’écoutant que son cœur, le bûcheron proposa à l’animal de se cacher derrière son tas de fagots. C’est alors que le chasseur[ii] apparu, à la recherche de sa proie. Le bûcheron s’empressa de l’orienter dans la direction opposée, vers la vallée, affirmant y avoir vu disparaître un cerf boiteux. Lorsque le chasseur eut disparu, le cerf sorti de sa cachette et remercia le bûcheron en ces termes :

–  Je suis prêts à te récompenser de ta gentillesse qui m’a sauvé la vie. Je suis en vérité le fils du dieu de la Montagne.[iii] Dis-moi quel est ton vœux le plus cher et je l’exaucerai.

Le bûcheron, abasourdi, avoua au cerf qu’il vivait humblement certes, mais heureux. Toutefois, il aurait aimé se trouver une belle épouse et avoir de beaux enfants qui feraient la joie de leur grand-mère.

La réponse du cerf ne tarda pas :

–  Il existe un lac au plus profond de cette montagne. Dans la nuit du quinzième jour de chaque mois viennent s’y baigner sept jeunes déesses.[iv] Si tu caches les vêtements de l’une d’entre elles, elle ne pourra plus retourner au ciel. Tu pourras alors l’accueillir sous ton toit et d’ici peu, elle deviendra ton épouse. Rappelle-toi ceci cependant : ne lui rends ses vêtements qu’après la naissance de ton troisième enfant, pas avant.

Et sur ses mots, le cerf disparu. Le bûcheron ne pensa plus qu’à une chose : aller voir ces jeunes déesses au lac de la montagne. L’attente lui paru bien longue jusqu’au quinzième jour du mois, qui arriva, enfin.

Une fois sur les lieux, le bûcheron se trouva une cachette derrière un gros rocher. Les nymphes firent bientôt leur apparition dans le ciel et descendirent vers le lac pour s’y baigner. Le bûcheron s’approcha et choisit une robe qu’il cacha dans sa besace. Lorsque vint le moment de rentrer, l’une des nymphes se retrouva dans l’embarras :

–  Mais où est passé ma robe[v] ? s’inquiéta-t-elle. Je croyais pourtant l’avoir laissée là !

Ces sœurs se mirent à la recherche de l’habit mystérieusement disparu, mais le jour commençait déjà à poindre.

–  Chère petite sœur, il nous faut partir avant l’aurore ! Elles la saluèrent tristement et se hâtèrent en direction de leur demeure céleste.

La jeune déesse se mit à pleurer de désespoir. C’est alors que le bûcheron sortit de sa cachette :

–  Qui a-t-il donc, mademoiselle[vi] ? Seriez-vous perdue ?

Apeurée, la jeune nymphe n’eut d’autre choix que de se confier à cet inconnu au sourire avenant. Il la réconforta, déposa délicatement sa veste sur ses épaules et l’invita chez lui. Tout se déroula ensuite comme l’avait prédit le cerf. La déesse tomba amoureuse du beau bûcheron et ils furent bientôt mariés. Deux enfants naquirent de cette union, une fille puis un garçon. Le bûcheron était le plus heureux des hommes. Son épouse, en revanche, lui exprima un jour combien sa famille lui manquait. Cela faisait déjà cinq ans qu’elle n’avait revu ses sœurs. Navré de la savoir malheureuse, le bûcheron lui avoua ce qu’il avait fait. La jeune femme le pria alors de lui montrer la robe.

–  Laisse-moi l’essayer au moins une fois, je t’en prie !

Le bûcheron ayant tout oublié de l’avertissement du cerf, sortit le vêtement de sa cachette et le tendit à son épouse. Elle s’habilla en tout hâte et, prenant dans bras ses deux enfants qui s’étaient rapprochés pour contempler la belle robe, elle s’envola vers les cieux avec un dernier mot d’adieu à son mari :

–  Pardonne-moi, cher époux. Malgré tout l’amour que je te porte, il me faut retourner d’où je viens.

Effaré, le bûcheron eut beau supplier qu’elle revienne, elle avait déjà disparu dans les nuages. Ayant perdu tout ce qui faisait le bonheur de sa vie, le bûcheron sombra dans la plus grande tristesse. Il passait désormais ses journées à errer sans but dans la forêt. Un jour, alors qu’il ruminait le triste souvenir de cette brutale séparation, un cerf lui apparu.

–  Ne sois pas triste, bûcheron. Il existe un moyen de revoir ta famille.

Le bûcheron reconnu aussitôt le fils du dieu de la Montagne qui exauça autrefois son vœu.

–  Comme je regrette de n’avoir suivi ton conseil. J’ai perdu ce qui m’était le plus cher au monde.

–  Je sais bien ce qui t’est arrivé. C’est pourquoi je viens aujourd’hui te donner une chance de les rejoindre. Les nymphes ne viennent plus se baigner au lac de la montagne le quinzième jour du mois. Mais elles font descendre un grand sceau[vii] avec lequel elles récupèrent l’eau. Quand le sceau descendra pour la septième fois, tu grimperas dedans. D’heureuses retrouvailles t’attendent là-haut.

Le bûcheron ne sut comment exprimer sa gratitude. L’espoir de revoir sa chère famille faisait gonfler son cœur de joie. Il se hâta chez lui et prépara son départ.

Le quinzième jour du mois, il se rendit au lac et attendit que le sceau descende des cieux. Celui-ci fit bientôt son apparition dans les nuages. L’attente fut longue pour le bûcheron qui avait tant envie de retrouver les siens. Lorsqu’enfin, le sceau descendit pour la septième fois, le bûcheron y grimpa tant bien que mal, tout tremblant d’émotion, et se laissa hisser vers le ciel.

Lorsqu’il arriva au royaume céleste, son épouse se jeta dans bras.

–  Tu nous as tant manqué ! lui avoua-t-elle.

Les retrouvailles avec ses enfants furent des plus joyeuses et la famille, enfin réunie, pu profiter du bonheur d’être ensemble. La vie au ciel s’avéra beaucoup moins pénible et plus douce que sur terre. Mais au fur et à mesure que les années passèrent, le souvenir de sa chère mère se mit à hanter le bûcheron, qui ne pouvait se résoudre à ne pas la revoir au moins une dernière fois. Aussi s’enquit-il auprès de son épouse d’un moyen pour lui rendre visite.

–  Mon père saura certainement t’aider, dit-elle. Allons lui en parler.

Il existait en effet un moyen de se rendre sur terre, grâce au cheval ailé que possédait le royaume. Mais il ne fallait en aucun cas descendre de l'animal ou celui-ci s’en retournerait immédiatement vers les cieux, sans son cavalier. Le bûcheron comprit le risque et fit de son mieux pour rassurer son épouse :

–  Ne t’inquiètes pas, je ne descendrai pas du cheval. Nous nous reverrons bientôt !

Et sur ces mots, il se mit en selle. Le merveilleux cheval ailé l’emporta aussi vite que le vent en direction de la terre, où il aperçut bientôt la maison où vivait sa mère. Arrivé dans la cour, il cria :

–  Mère ! Je viens te rendre visite !

La vieille femme, n’en croyant pas ses oreilles, ouvrit la porte.

– Mon fils ? Est-ce bien toi ? Comme j’étais inquiète pendant tout ce temps ! Tu es parti si brusquement… Mais te voilà de retour ! Entre donc et viens manger un peu de gruau de potiron.[viii] Je me rappelle que tu aimais beaucoup ça !

– Mère, je suis navré mais je ne peux descendre de ce cheval.

– Alors ne bouge pas, je vais t’apporter un bol que tu pourras manger dehors.

La vieille femme s’empressa de lui servir un bol de gruau bien chaud, qu’il accepta en songeant que c’était sans doute la dernière fois qu’il voyait sa mère. Son émotion prit le dessus et alors qu’il porta le bol à ses lèvres, celui-ci lui glissa des mains et renversa son contenu sur la nuque du cheval. Ce dernier, prit de panique, se rua et fit tomber son cavalier. Il disparu bientôt dans les airs, malgré les appels désespérés du pauvre bûcheron qui sut alors qu’il ne reverrait jamais sa femme et ses enfants.

Peu de temps après, le chagrin lui fit perdre la santé. Par une froide nuit d’hiver, alors qu’il errait dans la neige, il tomba et s’endormit pour ne plus jamais se réveiller. Au village, on raconte que son esprit se réincarna en coq.[ix] Depuis, les coqs chantent tous les matins en regardant le ciel, en souvenir de leur famille à jamais perdue.

 

Texte adapté du livre :
Woodcutter and Nymph
Seoul International Publishing House (1987)

 bucheron01


[i] 사슴

[ii] 사냥꾼

[iii] 산신

[iv] 선녀

[v] 날개옷 (littéralement « vêtement-aile », autrement dit, habit qui permet de voler.)

[vi] 아가씨

[vii] 두레박

[viii] 호박죽

[ix] 수탉