Oui. A condition que la critique soit constructive. Ce qui n’est pas évident.

A l’instar du 11 septembre 2001, on est nombreux en Corée à se souvenir de ce que l’on était en train de faire lorsqu’on a pris connaissance du drame qui se déroulait à quelques kilomètres des côtes de l’île de Jindo, dans la matinée du 16 avril dernier.[1] En ce qui me concerne, je regardais Euronews lorsque j’ai vu « Corée du Sud » apparaître dans le bandeau défilant rouge des infos de dernières minutes. On mentionnait un appel de détresse auquel les gardes-côtes sud-coréens avaient répondu. J’étais alors bien loin de me douter de l’ampleur du drame qui se jouait à cet instant. Ce n’est qu’à la vision des premières images du naufrage au journal du soir que l’étonnement initial à fait place à l’horreur. Une horreur décuplée par le fait que la majorité des passagers étaient des lycéens en voyage scolaire. Mais l’horreur des premiers jours à peu à peu été remplacée par de l’indignation et de la colère. À mesure des choquantes révélations autour du drame, la rage sourde qui grondait dans le cœur des familles des victimes a trouvé un écho national. Personne en Corée n’est resté indifférent, comme l’atteste la campagne « ruban jaune de l’espoir » ainsi que l’auto-flagellation des médias coréens qui ne faisaient que refléter la honte de toute une nation.

Bien entendu, les médias étrangers ont eu leur mot à dire et la théorie « culturelle » (selon laquelle c’était en grande partie la culture coréenne qui requiert obéissance aux aînés qui avait contribué au grand nombre de victimes) a fait son chemin jusque dans wikipédia.

Pour démontrer l’absurdité d’une telle hypothèse, imaginez donc un vol Paris-New York rempli de français. Au bout de 6 heures de vol, le commandant prend soudain la parole pour annoncer qu’il y a le feu dans la soute et qu’il va donc falloir atterrir d’urgence à Terre Neuve mais qu'en attendant, il ne fallait surtout pas paniquer. (L’histoire est véridique. J’y étais.) Selon cette théorie de la culture hasardeuse, les français à bord, en dignes héritiers d’un passé révolutionnaire, auraient dû se révolter et réclamer des parachutes parce qu’après tout, on devrait être libre d’aller se noyer dans l’Atlantique si on le veut. Heureusement pour tout le monde, les français n’ont pas pris les armes. Mais pourquoi donc sont-ils restés bien assis sagement sur leurs sièges ? Vous me direz qu’on se résigne plus facilement à la mort quand on est à 10 000 mètres d’altitude que lorsqu’on est au niveau de la mer. C’est vrai. Cela dit, le fait est que quelle que soit notre culture, nous sommes tous conditionnés à obéir à un ordre qui vient d’en haut. Il existe une espèce de confiance aveugle envers les autorités qui, de part leur situation de pouvoir, devraient être bien placés pour prendre des décisions en toute connaissance de cause. (C’est ce qu’on se dit.)

Si j’avais été à bord du Sewol le 16 avril dernier, je ne serais plus là pour en parler. Et je ne serais pas honnête envers moi-même si je prétendais qu’il en aurait été autrement sous prétexte que je suis soi-disant affranchie de cette culture coréenne. Après tout, les accidents graves n’arrivent pas qu’en Corée. Mais peut-être que certains comportements (propres ou pas aux coréens – c’est ce que j’essaye de comprendre) contribuent à augmenter les risques de façon inconsidérée. Je pourrais vous avouer que lorsque je vois les libertés que les coréens ont l’habitude de prendre avec le code de la route, je ne suis pas étonnée qu’il en soit de même avec le code maritime. Mais cela n’explique rien. D’ailleurs, c’est une question que j’aurais peut-être dû poser dans mon précédent post : pourquoi une conduite aussi imprudente ? Les coréens nourrissent-il un sentiment d’invulnérabilité ? Il est vrai que leur pays revient de loin. Après la guerre, la Corée du Sud s’est retrouvée ruinée et affichait un revenu par habitant de 64 USD. 60 ans plus tard, il s’élève à près de 28 000 USD. Pour peu que la luxueuse berline qu’ils conduisent soit coréenne, on conçoit que le vertige du succès peut donner l’illusion d’une toute-puissance et expliquer ce comportement insolemment désinvolte, notamment vis-à-vis de tout ce qui prétendrait museler cette ardeur devenue légendaire et qui les a plutôt bien servis jusqu’à présent.

Or justement, il semblerait que les règles, les codes, les lois, les règlements ne constituent un frein à leur empressement. Dans cette folle course à la prospérité pérenne pour soi et pour les siens, on est désormais prêt à tout. Oui. J’inclus la famille dans cet individualisme démesuré. Alors quand on débarque de l’étranger, on se dit que c’est quand même beau, cette conception de la famille héritée des traditions confucianistes. Les coréens prennent soin de leurs grands-parents, se saignent aux quatre veines pour l'éducation de leurs enfants… c’en est presque devenu un cliché (parfois mis à mal par une réalité bien moins réjouissante). Il semblerait qu’on ne voit pas plus loin que le bout de son clan familial. Et pour préserver le bien-être de sa progéniture, le chef de famille doit tout faire pour conserver son emploi, même si celui-ci requiert de sa part des pratiques que l’on jugerait amorales. J’ai l’expérience indirecte de ces chiffres que l’on gonfle avant de les présenter à ses supérieurs, de cette réalité qu’on enjolive. Le mot d’ordre semble être « montrons qu’on assure ». On préfère donc mettre la poussière sous le tapis plutôt que donner l’impression de ne pas être à la hauteur.

Pour boucler ma réflexion, je souhaite revenir sur un moment crucial qui a suivi le naufrage. Une chose m’interpelle dans cette affaire : l’annonce du sauvetage de tous les passagers à bord. Cette information complètement fausse a pourtant bien été diffusée à la presse et aux familles des 325 élèves qui étaient à bord par le biais de relais tout à fait officiels. Quand on s’est rendu compte de la réalité, qui était toute autre, tollé général contre le gouvernement. On peut se poser la question de savoir si l’erreur était innocente. [2] Après tout, sur les images qui sont passées en boucle, on voit bien les ponts et passerelles du Sewol désespérément vides tandis que le ferry gîtait à 80˚ ! Peut-être les gardes-côtes ont-ils vraiment cru un moment avoir sauvé tout le monde à bord. Cette hypothèse ne peut cependant pas tenir la route très longtemps étant donné la présence de rescapés qui auront sans aucun doute exprimé d’une façon ou d’une autre aux sauveteurs leur inquiétude quant à ceux restés à bord. Alors, pourquoi cette désinformation ?

sewol02Si je repense à ces heures qui ont suivi le drame, l’horreur se mêlait à un autre sentiment bien distinct chez moi : l’optimisme. J’étais convaincue qu’on allait réagir rapidement et que les passagers restés à bord allaient tôt ou tard être sauvés. D’une façon ou d’une autre. (Encore cette foi décidément bien mal placée en des autorités faillibles.) Ce n’est que lorsque la poupe a sombré que l’espoir s’est envolé. Alors peut-être que cet optimiste des premières heures était partagé par d’autres. De toute évidence, quelqu’un quelque part a pris une décision 1. pour rassurer ses supérieurs, 2. pour ne pas se montrer en situation de faiblesse devant ses subordonnés [rayez la mention inutile, s’il y a], en faisant croire à la ronde que la situation était complètement sous contrôle. Peut-être que ce n’était pas quelqu’un mais quelques uns. Peut-être que la décision a été prise en commun. Peut-être qu’ils avaient tous un fils à Princeton et une fille à Cambridge et que, dans l’intérêt de leurs coûteuses études, on avait tout intérêt à ne pas mettre son poste en péril. Encore une fois, la devise quand on est en haut de la hiérarchie : ne jamais perdre la face.

Dans le cas du Sewol, il est maintenant clair que le gouvernement a donc tenté de couvrir son incompétence dans la gestion de cette crise dès le début, avec ce grossier mensonge. Or lors d’un accident aussi grave que celui-ci, on sait combien chaque minute compte. Vous pouvez imaginer les conséquences désastreuses d’une telle annonce sur la conduite des secours. « Sauvetage bouclé. Tout est bien qui finit bien. Ya rien à voir, circulez. Surtout toi, le Japon. On n'a pas besoin de ton aide. »  Si le gouvernement pensait pouvoir exploiter l’accident et en faire un cas d’école pour son efficacité à gérer la crise, son lamentable échec lui vaudra certainement une mention spéciale au chapitre « Tout ce qu’il ne faut pas faire en situation critique ».

sewol03Les autorités coréennes semblent confondre allégrement maîtrise de la situation avec apparence de maîtrise de la situation. Rappelez-vous cette honteuse mise en scène lors de la visite de Park Geun-hye au mémorial Hwarang d’Ansan : la présidente console une parente de victimes qui s’avère n’être autre qu’une militante pro-Park à qui l’on a demandé de jouer le jeu pour que Madame Park puisse avoir son moment d’empathie médiatisé.

En parlant de médias, depuis le départ du chef de la rédaction du réseau de télévision KBS, Kim Si-gon, les langues se délient et accusent la Maison Bleue d’avoir purement et simplement censuré les reportages susceptibles de faire du tort à son image (dont elle prend particulièrement soin, on vient de le voir.) Les journalistes de la chaine nationale demandent à leur patron, Gil Hwan-young, de démissionner pour avoir céder aux pressions du gouvernement de « produire des reportages favorables à l’administration de Park Geun-hye », notamment ceux couvrant le naufrage du Sewol. Face au refus de celui-ci, qui dément, des centaines de journalistes et de producteurs se sont mis en grève hier (vendredi, 23 mai) pour protester contre l’ingérence politique dans les médias. Un mois après le Sewol, sommes-nous en train d’assister au naufrage de KBS ? Madame Park, vous êtes à la tête d’une démocratie. Les médias ne sont pas au service de votre gouvernement. Ne prenez pas exemple sur votre homologue du nord (qui dirige, lui, un régime totalitaire). Ni sur votre père d’ailleurs.[3]

Pour en revenir à la question qui nous préoccupe (à savoir dans quelle mesure la culture coréenne a-t-elle joué un rôle dans cette tragédie), faisons la part des choses. Des capitaines couards et irresponsables, il y en a ailleurs qu’en Corée (bonjour, Francesco Schettino). Des élèves obéissants, il y en a un peu partout dans le monde. De même que des milliardaires cupides. Les deux aspects de cette affaire qui ressortent comme étant des traits plus marqués chez les coréens (selon moi) que chez les autres ont avoir avec ce mépris général des règles d’une part, et cette culture de l’apparence, d’autre part. Quand on a une cargaison qui pèse le double du poids autorisé et qu’en plus, on se permet de ne pas l’arrimer correctement, cela relève d’un désastreux mélange d’inconscience et d’insouciance présomptueuse. Ce cocktail mortel explique bien des choses, notamment pourquoi le capitaine n’était pas à la barre au moment de l’accident alors que le ferry naviguait en plein brouillard, sur une mer chahuteuse ; ou encore, pourquoi l’appel de détresse a tant tardé.  

Ajoutez à cette concoction le souci de l’apparence et vous pourrez alors comprendre pourquoi les gardes-côtes (dissous depuis par la présidente) ont nonchalamment refusé l’aide des Japonais (et peut-être aussi, des Américains qui étaient également dans les parages.)

En parlant d'Américains, eux sont passés du « rien ne peut nous arriver » au « tout peut nous arriver » suite aux attaques terroristes du 11 septembre 2001. Tout comme aux Etats-Unis, il y a désormais en Corée un avant-Sewol et un après-Sewol. Souhaitons à ce dernier un avenir plus glorieux que le paranoïaque post-9/11.



[1] Aux dernières nouvelles, sur les 476 passagers et membres d’équipage à bord du ferry, 288 décès ont été confirmés. 16 corps n’ont toujours pas été retrouvés.

[2] Les scandales qui ont été révélés par la suite prouveront au contraire que rien n’est blanc dans cette affaire.

[3] L’ombre de Park Chung-hee semble toujours planer au-dessus du journaliste coréen Jae Hoon Shim qui, dans un article de 2006, se refusait encore à décrire les brutalités dont il avait été victime sous la dictature de Park. Son article, « Park Chung Hee : An Enigma » est disponible ici en format PDF.