C'est vraiment par hasard que je suis tombée sur ce manuel d'anglais à destination d'apprenants coréeIMG_20140807_210348.jpgns. Je feuillette, curieuse, et tombe sur les illustrations suivantes, que je vous laisse découvrir à votre tour.

Le livre a été publié en 1989, un an après les jeux olympiques de Séoul. On constate que la demoiselle occidentale est forcément grande et blonde. (Certes, le noir et blanc ne permet pas de nuancer. Chevelure noire donc pour les coréens, blanche pour les étrangers.) L'illustrateur adresse également un grand interdit en Corée : le décolleté. Typiquement occidental ? Tout comme le bikini à cette époque, ou encore, la mode du nombril à l'air ? Le coréen des années 80 qui n'a pas encore voyagé à l'étranger est donc prévenu : lors de ses déplacements à l'ouest, il risque d'être exposé à plus de chair qu'il n'en a l'habitude.

Il est facile d'en rire, de trouver tout cela absurde, dépassé, ridicule... On peut s'attaquer à tous ces stéréotypes un par un et tenter de les démythifier, comme cet a priori selon lequel les occidentales seraient toutes plus grandes que les hommes coréens. Si cette idée fausse ne tient plus vraiment la route, c'est parce que la taille moyenne des hommes coréens approche désormais 1m74, faisant d'eux les plus grands asiatiques. (Monsieur Choi me dépasse largement avec son mètre 77.)   

Mais après, il reste cette image de la femme occidentale, présentée comme étant forcément 1. alcoolique 2. fumeuse 3. dépressive 4. de mœurs légères (elle ose sortir seule le soir et ses tenues ne reflètent aucune pudeur.) Par opposition, la coréenne serait donc 1. sobre 2. non fumeuse 3. euphorique 4. prude. Démystifions tout ça.

Si les coréennes ne fumaient pas encore en 1989, il faut attendre le milieu des années 90 pour qu'elles osent s'afficher en public la clope au bec. Aujourd'hui, si elles fument encore, elles le font plus discrètement semble-t-il. (Leurs homologues masculins n'apprécieraient-ils point l'occidentalisation de leurs mœurs ?!)

Sobre ? Si elles boivent peut-être modérément en présence de messieurs (par souci de la critique sans doute), elles se rattrapent lorsqu'elles se retrouvent entre amies. (Ma belle-sœur, qui s'est depuis assagie, a longtemps été raillée par sa famille à cause de son amour excessif pour la petite bouteille verte.)

Si l'occidentale affiche publiquement sa mélancolie, la coréenne serait immunisée contre le cafard. Je répondrais à cela par l'une de mes citations cinématographiques favorites : My friends on the mainland think just because I leave in Hawaii, I live in paradise, like a permanent vacation. We're all just out here, sipping Mai Tais, shaking our hips, catching waves. Are they insane? Do they think we are immune to life? How can they possibly think our families are less screwed up, our cancers less fatal, our heartache less painful? (- Matt King / Georges Clooney dans The Descendants, 2011). Le vaccin contre la dépression n'existe pas. (En revanche, le p'tit verre, ça aide toujours.)

Venons-en enfin à la pudeur. En Corée comme ailleurs, toutes les femmes sont différentes. Il y en des réservées, et des plus dévergondées. Qui suis-je pour juger ? Ce qui me gêne en revanche, c'est l'hypocrisie qui impose aux femmes pureté avant le mariage et fidélité après tandis que l'homme ne serait (officieusement) tenu à aucune de ces obligations. Pour autant, cela n'empêche pas certaines de tromper leur mari. Mais le sujet est bien trop vaste pour ce post sur les stéréotypes visant les étrangers.

On a beaucoup parlé de femmes jusqu'à présent. Je rassure tout de suite ces messieurs qui se sentent lésés : que vous soyez médecin ou garagiste, l'illustrateur a bien cerné votre obsession sexuelle et les femmes coréennes sauront se garder de vous comme il se doit.

Bien entendu, il est facile de tout balayer d'un coup de main et de se dire "faut pas en faire un fromage non plus." Ce ne sont que de petits dessins assez inoffensifs après tout. Mais il y a comme un malaise que je n'arrive pas à dissiper. Il serait tellement facile de pointer un doigt accusateur vers les militaires américains d'une part, et les escortes-girls russes débarquant en masse en Corée dans les années 90 d'autre part pour se dire que nos mauvaises réputations ne sont pas de notre ressort. (Il m'est d'ailleurs toujours aussi difficile, lorsqu'un ajossi demande « Russia? », de ne pas entendre « Pute ? ».) Certes les mentalités ont évolué depuis 1989 (non ?), et j'ai peut-être eu tort de ressusciter ces clichés archaïques. Mais justement, sont-ils vraiment dépassés ?

Dans le doute quant à la réaction appropriée (devais-je, en tant que membre de la communauté des étrangers en Corée, me sentir offensée ou tenter d'en rire ?), je me suis tournée vers le seul qui puisse dissiper l'incertitude : Google. Premier constat : le problème des stéréotypes en Corée n'est pas une relique du siècle passé mais un problème bel et bien contemporain. Deuxième constat, il vient de pair avec la vilaine discrimination.

Prenons le témoignage de Sarah Shaw par exemple, qui a enseigné quelque temps l'anglais dans un collège à Séoul. L'histoire de son collègue coréen Kevin ne m'intéresse que moyennement. (Il incarne lui-même un stéréotype : homme de 40 ans, fervent chrétien, marié avec deux enfants... et faisant preuve d'une curiosité presque malsaine vis-à-vis de tout ce qui touche de près ou de loin à la promiscuité sexuelle des jeunes nord-américains). Sarah, elle, a fait l'apprentissage de ce qui est mal vu en Corée sur le tas, en commettant quelques innocentes bévues, comme par exemple, inviter un ami à monter chez elle. C'est à force d'endurer le regard désapprobateur de sa voisine qu'elle a fini par se demander si ses actions ne contribuaient pas à perpétrer son propre stéréotype ("I wondered if I was perpetuating my own stereotype.")

En voilà une question intéressante : dans quelle mesure est-ce que nos actes, nos paroles, notre apparence, contribuent à alimenter les accablants préjugés dont on ne cesse de se plaindre ?

Des souvenirs remontent à la surface. Après que l'on se soit installé en Corée, je ne pouvais pas mettre un pied dehors sans l'approbation de Monsieur Choi, qui passait en revue ma tenue vestimentaire. Et je prenais la mouche à chaque fois qu'il me renvoyait dans la chambre me changer. Je me rends compte qu'aujourd'hui, si Monsieur n'a plus grand chose à reprocher à ma garde-robe, c'est moi en revanche qui me police tous les matins devant le miroir. Je me penche toujours en avant pour m'assurer que mon décolleté ne dévoile rien. Je sens que je touche là à un point essentiel : et si, pendant toutes ces années, Monsieur Choi et moi-même avions inconsciemment bataillé (avec nos petits moyens) contre ce cliché de la slut occidentale, la fille facile par excellence ?

Quand je lis l'histoire de Sarah, dont je ne juge par ailleurs aucunement les actions, je me demande si mon combat quotidien a vraiment un sens. Peut-on espérer venir à bout de clichés perpétuellement approvisionnés d'exemples qui vont dans leur sens ? Très honnêtement, je n'ai pas de réponse. Mais peut-être que vous, lecteur, en avez une ?