Samedi dernier, 15 août 2015, la Corée a commémoré les 70 ans de sa libération du joug colonial japonais suite à la reddition de ce dernier, reddition qui conséquemment mit fin à la Deuxième Guerre Mondiale. Les coréens appellent cette journée historique Gwangbokjeol, qui signifie « le jour où la lumière est revenue ». Au Japon, cet anniversaire porte le nom de Shūsen-kinenbi (« Jour en souvenir de la fin de la guerre ») ou encore Senbotsusha o tsuitō shi heiwa o kinen suru hi (« Jour pour le deuil des morts à la guerre et la prière pour la paix »). (Les traductions ne sont pas de moi mais de Wikipédia.)

À cette occasion, le Premier Ministre japonais prononce un discours et ses paroles sont ensuite disséquées par la presse étrangère, les commentateurs politiques, les historiens… Car tous les pays qui ont souffert des crimes de guerre commis par la Japon il y a plus de 70 ans sont aux aguets. Ils attendent, ils espèrent, et chaque année, ils sont déçus. Si le discours que Shinzo Abe, l'actuel Premier Ministre du Japon, a donné il y a quelques jours est particulièrement déprimant, c'est parce qu'il y affirme explicitement ne plus vouloir demander systématiquement pardon pour les atrocités commises naguère. (Voir ce court article.) Un souhait tout à fait légitime en soi, si ce n'était toutes ces controverses non encore résolues.

Un observateur extérieur peut avoir envie de s'adresser à la Corée et de lui dire : « Laisse tomber à la fin ! » Pourquoi s'obstiner à raviver un passé douloureux et remuer le couteau dans une plaie vieille de 70 ans ? Pourquoi ne pas plutôt tourner la page et consacrer toute cette énergie gaspillée par un devoir de mémoire à la consolidation de liens diplomatiques et économiques en vue de partenariats plus productifs que ces discours rhétoriques ?

C'était un peu mon attitude il y a 9 ans. Pour vous dire la vérité, je ne comprenais pas la passion avec laquelle Monsieur Choi réagissait à chaque fois que l'on abordait le sujet du Japon. Tout cela faisait pour moi partie d’un passé qu’il ne fallait pas oublier, certes, mais qu'il n’était néanmoins plus nécessaire d’évoquer.

Ça, c'était avant.

Ma petite sœur est venue me rendre visite au mois de mai dernier. Ce fut pour moi l'occasion de lui montrer que l'idée romantique que l'on se fait de l'Asie en Occident est bien loin de la vérité. La vérité, c'est que l'Asie est un terrain miné qui peut sauter à tout moment. Tous ces litiges en souffrance sont autant d'explosifs que la moindre provocation diplomatique ou la moindre parole de travers peut faire détoner. Et le fait est que le Japon est en train d'accumuler des points en matière de provocation.

Lorsque j'ai commencé mes recherches pour cet article (il y a de cela plus d'un an !), je suis tombée sur plusieurs chiffres affolants. Tout d'abord, il y a la sempiternelle dispute autour des îlots Liancourt (îles Dokdo pour les coréens, Takeshima pour les japonais). À l'heure actuelle, ces îlots appartiennent à la Corée du Sud. Or, un article estime que 63% des japonais sont convaincus que la Corée du Sud les occupent illégalement. Pour les détails de l'affaire, je vous renvoie à cet ancien billet.

Et puis il y a ce texte constitutionnel voté après la guerre qui, dans son article 9, nie à l’État Japonais le droit de belligérance. En gros, le Japon ne peut déclarer la guerre à personne. Jamais. En aucune circonstance. Sauf que Abe ne voit pas cette restriction d'un très bon œil et a fait voter plusieurs textes visant à « amender » cette fameuse constitution, cherchant ainsi à attribuer au pays une certaine marge de manœuvre en terme de déploiement militaire, en cas de légitime défense, par exemple. Seulement voilà, étant donné le caractère belliqueux dont les nippons ont fait preuve dans le passé, cela ne rassure ni ne trompe personne.

Ensuite, il y a ces récurrentes visites officielles au temple Yasukuni, dernière demeure d'un certain nombre de criminels de guerre, qui ne manquent pas de susciter de vives réactions. 

(Voir ce billet sur le sujet ainsi que cet article, très détaillé, en anglais, sur la question.)

Et enfin (je dis « enfin » mais cette liste d'actes provocateurs n'est pas exhaustive), il convient de mentionner la question des « femmes de réconfort », euphémisme écoeurant que je mets entre guillemets car, bien évidemment, il ne s’agit pas de prostituées ayant subvenu de leur plein gré aux besoins de « réconfort » des soldats de l’armée impériale nippone, contrairement à ce que voudraient nous faire croire certaines personnalités politiques japonaises.

Jusqu'en 1993, le Japon niait entièrement l'existence de ces femmes qui pourtant ont témoigné dans les médias à maintes reprises de leur enlèvement, et des supplices et outrages subis aux mains des Japonais… La déclaration officielle de 1993, connue sous l'appellation de Kono Statement (du nom du Secrétaire général du Cabinet de l'époque, Yohei Kono, qui a prononcé le discours), a changé (quelque peu) la donne. En effet, le Japon reconnaît alors son rôle dans l'établissement de « comfort stations » (bordels militaires) et l'embauche forcée des jeunes filles qui y séjournaient dans une odieuse misère.

Or ce pas en avant fut suivi de trois pas en arrière. Car depuis Kono, le Japon est revenu sur ses paroles et plusieurs politiciens japonais n'hésitent pas à remettre en question les études (« où sont les preuves ? » disent-ils) sur lesquelles se sont basés les auteurs de la déclaration. Les conservateurs ont tant et si bien fait campagne qu'aujourd'hui, 60% des japonais s'expriment en faveur d’une révision de la déclaration de Kono. (Révision qui sous-entend donc une moindre responsabilité dans les faits rapportés.) Le Japon donne l'impression d'être incapable d'assumer son histoire. Le déni est tel que certains expatriés zélés n'hésitent pas à réclamer tout bonnement l’enlèvement de la statue érigée à Glendale (Californie) en mémoire de ces filles-martyrs, estimant que les États-Unis n'ont pas à prendre position dans un contentieux qui ne les concerne pas. En plus, cela gâcherait le plaisir de leur promenade (!!!).

Le gouvernement japonais actuel, d'un conservatisme sans bornes, semble considérer l'Histoire comme une matière malléable, façonnable à volonté. C'est donc sans scrupules aucun que ses politiciens aux priorités discutables ont entrepris de faire réviser les textes des manuels scolaires pour qu'ils reflètent leur version édulcorée des faits. La réponse d'une vingtaine d'historiens américains n'a pas tardée : « no government should have the right to censor history. » (La lettre, datée de mars 2015, est disponible ici dans sa totalité.)

Des dizaines de milliers de jeunes filles violées par les soldats japonais à l'époque, il ne reste en Corée qu'une poignée de survivantes. Elles se retrouvent tous les mercredis, à midi, devant l'Ambassade du Japon à Séoul, et ce depuis 23 ans. Par leur présence, elles évoquent un passé que l'ancien colonisateur n'a pas le courage de regarder en face. Tandis que les activistes se relaient au micro pour dénoncer les crimes commis contre l'humanité, elles écoutent en silence. En face, les fenêtres de l'Ambassade ont toutes leurs stores tirés. Le Japon fait la sourde oreille. Détourne les yeux. Ignore. S'enlise dans une politique sans issue.

Pendant ce temps-là, ailleurs dans le monde, on se mobilise, toujours plus nombreux, chaque mercredi, à midi.