S'enquérir de savoir si notre interlocuteur a le ventre plein (ou vide) n'est pas une habitude qui nous est familière, à nous autres français. La question est en revanche systématique en Corée. Elle peut paraître anodine et pourtant, elle n'est que la partie émergée d'un monstrueux iceberg culturel. À ce titre, elle n'est pas l'équivalent de notre rhétorique « comment ça va ? » (formule de politesse qui ne traduit en aucun cas une quelconque envie de discuter des malheurs d'autrui).

Fraîchement débarqué(e) de France, on peut facilement s'en offusquer (« nan mais de quoi je me mêle ? »). On aurait tort. Voyez-vous, il ne s'agit pas ici de l'indiscrétion dont semble faire preuve l'inquisiteur, mais de sa volonté à faire de votre bien-être sa priorité. En effet, si vous répondez par la négative, vous pourrez assister à un branle-bas de combat en bonne et due forme durant lequel votre interlocuteur mobilisera toute son énergie et ses ressources pour satisfaire votre faim. Alors, tout cet empressement pour votre petite personne, au début, c'est beaucoup d'honneur. On a l'impression d'être la Reine d'Angleterre dont les moindres désirs sont prévenus au plus petit battement de paupières.

« Mais comment font-ils donc ?! » peut-on alors se demander.

Pour comprendre un peu cette (sur)prévenance naturelle chez les coréens, une petite leçon de vocabulaire est de mise. Le premier mot dont je voudrais parler est le 신경 (prononcé shingyeong), que le dictionnaire Naver traduit par nerf. Si ce mot a de l'importance, c'est surtout parce qu'il est employé dans une expression fort courante : 신경을 쓰다 (« faire usage de ses nerfs », littéralement). Ironiquement, le sens de l'expression n'est pas très éloigné de sa traduction littérale puisqu'on l'utilise pour signifier « être très attentif(ve) (à quelque chose) » (et je rajouterai : au point d'avoir les nerfs tendus !).

Pour vous donner un contexte dans lequel cette phrase est utilisée : un(e) ami(e) vous invite à manger chez elle/lui. Vous remarquez que la personne a soigné la présentation, que le repas est excellent etc. L'hôte peut répondre à votre compliment ainsi : 신경좀 썼어… (« Je me suis donné un peu de peine », qui est un euphémisme car de toute évidence, grande fut la peine prise.)

Alors bien entendu, nous aussi, nous savons nous montrer attentifs et prévenants en certaines occasions (conférence, déjeuner d'affaires, réunion familiale...) mais ces moments sont limités. D'autre part, la sollicitude coréenne est d'une toute autre nature que notre complaisance, souvent plus polie qu'enthousiaste.

Pour creuser un peu plus le sujet, j'aimerais maintenant vous introduire à une autre notion, le 눈치 (nunchi). Cette fois-ci, je ne citerai pas Naver (ce lâcheur !) dont la traduction n'a tout simplement aucun sens. En revanche, l'article de Benjamin Pelletier intitulé « Nunchi : souci des autres avant souci de soi » vous dira tout ce qu'il faut savoir sur ce que j'appelle le troisième œil coréen.

Le mot se retrouve dans l'expression suivante : 눈치를 보다 que je traduis approximativement par « observer le regard (de l'autre) ». Et là j'entends « HEIN ?! ». Alors j'explique : il ne s'agit pas de regarder dans les yeux d'autrui pour en connaître la couleur, mais pour y lire tout ce que la personne ne dit pas. Encore une de ces différences culturelles qui transforme notre franc-parler en impertinence.

Car ici, tout ne se dit pas. À table, l'aîné (en termes d'âge, de rang…) n'a pas à réclamer qu'on lui remplisse son verre. Ceux en sa présence doivent avoir le nunchi aiguisé pour le resservir dès que celui-ci en a fini avec son one-shot.* Quelqu'un qui sort son éventail demande en réalité à ce qu'on allume la clim. Et ainsi de suite. Autrement dit, les coréens sont toujours sur le qui-vive. Du matin au soir, en toute circonstance.

Alors c'est chouette pour les touristes qui sont ici pour 15 jours de vacances et qui trouvent cela formidable d'être si bien accueillis. Nous autres, sur place depuis des années, trouvons cela tout bonnement… É-PUI-SANT. Le nunchi élève la prévoyance (au sens premier du terme) au rang d'art martial. Un art que je suis encore loin de maîtriser. Pourquoi croyez-vous que je n'invite quasiment jamais personne à la maison ? Je m'imagine la montagne d'énergie qu'il faut désormais dépenser pour offrir à mes invités un service digne de ce nom, et je capitule. Je songe à mon ancien moi, mon moi français qui faisait bien peu de cas du cadre ou des assiettes, tant qu'il y avait du vin, du fromage et du pain et que tout le monde y trouvait son compte (et prenait sur soi de se resservir de quoi boire et manger, comme toute personne valide en est capable.)

Après tout, on devrait toujours recevoir les gens pour le plaisir.

Vivre constamment dans le souci du confort des autres afin de prévenir tous leurs besoins n'est sans doute pas fait pour tout le monde. D'ailleurs, trop de shingyeong peut entraîner une migraine névralgique que l'on appelle... shingyeongtong. C'est douloureux. Soyez prévenus.


 

* Boire cul-sec. L'expression anglaise n'existe dans ce sens précis qu'en Corée semble-t-il. Les anglophones disent Bottoms up!